L’autre qui avait perdu sa langue, 

récit d’une recherche sur l’objet bilingue.

 

Depuis plusieurs années je m’intéresse à la façon dont les barrières linguistiques et culturelles se manifestent dans la société. J’ai passé mon enfance en Chine, ce qui rend ce sujet d’autant plus pregnant et intime pour moi. À travers un projet mené en 2012, j’ai pu mêlé cet intérêt à ma pratique du design et de l’objet, soulevant ainsi de nouveaux questionnements : l’objet peut-il incarner des formes multiculturelles par son dessin, sa fonction, ou son usage ? Peut-il être le support d’une cohabitation, d’une hybridation ?

 

Mon attention s’est assez naturellement tournée vers le contexte de l’exil et la figure du migrant. Ce dernier vit la perte de ses moyens d’expression et de compréhension, ce qui le plonge dans un mutisme forcé et subit. Il devient alors muet et analphabète.  

Ce premier constat m’a d’abord amené à postuler comme bénévole-traductrice dans une association pour femmes chinoises immigrées, dont le statut précaire les avait menées à la prostitution. Mon travail dans cette association a consisté en plusieurs tâches. En tant que sinophone, il s’agissait pour moi d’accueillir les femmes, de leur distribuer du matériel de prévention, d’effectuer des démonstrations, de les orienter vers des structures d’aide sanitaire ou juridique, ou encore de traduire des entretiens auprès de médecins. Cette expérience m’a forcé à admettre que l’obstacle principal rencontré par ces travailleuses du sexe chinoises, était la barrière de la langue. Leur très mauvaise maîtrise du français à leur arrivée les plaçait dans l’impossibilité de communiquer au quotidien, les excluant d’un accès aux soins et aux droits, et complexifiant alors toutes les démarches d’insertion. 

J’ai donc décidé d’axer ma recherche sur cette question de la langue, le contact avec ces femmes constituant mon terrain d’étude. Cette expérience est devenue un champ d’expérimentation pour ma recherche sur la forme, sur le langage, sur la traduction et la communication interculturelle. Plusieurs questions sont alors apparues : y a-t-il une place pour le design dans l’action sociale et humanitaire ? Quel impact peut avoir l’objet dans l’interaction entre les cultures et dans la construction d’imaginaires collectifs ? Quelle place le design peut-il prendre dans la compréhension interculturelle ? Cette recherche a abouti à la conception d’une série d’objets, destinés aux contextes migratoires de grande précarité. Je peux à présent vous en détailler le fonctionnement.

 

Les objets que j’ai développés permettent un nouveau genre d’échange interculturel.  Je me suis demandée si l’objet pouvait devenir un support de traduction entre deux individus, un support de porosité entre deux cultures. Le langage premier de l’objet, c’est-à-dire sa forme, peut-il s’avérer pluriculturel ? Peut-on envisager des objets de traduction, des objets interprètes ?

 

Les traducteurs ou interprètes (en tant qu’individu cette fois) sont les médiateurs culturels et linguistiques par excellence : ils négocient l’accueil de l’autre dans la langue d’arrivée. On ne peut pas nier aujourd’hui le rôle fondamental que joue la traduction (autant écrite qu’orale) dans la mise en contact des peuples : « Traduire, c’est la démarche même de l’asile, c’est un désir de se relier, de se mêler, de se connaître et de se rapprocher. C’est la construction du commun comme projet » (Rada Ivekovic, Revue Asylon(s), juin 2009). 

 

Plusieurs objets ont nourri ma réflexion dans ce travail autour de ce que j’ai nommé les objets bilingues. J’ai notamment fait un état des lieux des outils de traduction (à l’écrit) ou d’interprétariat (à l’oral) existant aujourd’hui. La transition d’une langue à l’autre, s’effectue habituellement par le biais d’objets (dictionnaire de traduction, lexiques d’images, guides de conversations, Lonely Planet) ou d’outils numériques (applications sur smartphones et tablettes, Google Traduction notamment). Ces objets, en voulant accroître à tout prix la communication entre les individus, tendent pourtant souvent à la diminuer. Ils sont davantage des obstacles à l’échange, plutôt que des objets de dialogue.

 

Le premier objet réalisé est un dictionnaire de conversation franco-chinois, conçu pour accompagner les personnes migrantes vers une plus grande autonomie linguistique. Cet objet se place comme support entre deux individus ne parlant pas (ou peu) la même langue. Chaque page du dictionnaire est divisée horizontalement en deux parties, une partie en francais, et en face sa traduction en chinois. Les deux interlocuteurs peuvent ainsi lire simultanément le dictionnaire chacun dans leur langue, tout en restant face à face. Cet objet contient une sélection de mots, nécessaires pour les démarches administratives, juridiques et de santé. Au recto, un lexique médical permet d'aller à l'hôpital, de consulter un médecin, de payer une consultation, etc. Au verso, un lexique juridique accompagne le migrant dans ses démarches administratives liées à l'asile. Ces lexiques sont organisés de façon thématique et chronologique, de manière à suivre étape par étape le déroulé des démarches entreprises par chaque personne. Une graduation colorée permet au patient d’exprimer par la couleur un seuil de douleur ou l’intensité d’un symptôme. Tout ne passe donc pas par le mot, bien que celui-ci reste indispensable pour assurer une certaine justesse dans l’échange. 

 

Le dictionnaire, en tant que livre, est ici requestionné dans sa forme et son usage. Par sa division en deux, il acquiert un double sens de lecture, et devient un ouvrage que l’on feuillette face-à-face. Il impose donc une posture spécifique, qui initie le dialogue. Les pages sont constituées d’une seule et unique feuille, pliée en accordéon. Cette forme plus ouverte permet à chacun des utilisateurs de combiner et d’organiser les mots comme ils le souhaitent. L’un peut ainsi décider de mettre côte à côte certains termes sur lesquels s’appuyer pour exprimer une idée. Le livre devient alors une sorte de réservoir de mots dans lequel chacun peux extraire très librement ce qu’il souhaite pour construire un dialogue. Le papier est indéchirable (non-tissé), ce qui permet une manipulation plus vive et souple de l’objet. Peut importe si le lexique se désordonne, ou « dégueule » littéralement sur la table, l’objet se replie en un geste lorsque l’échange est terminé. La couverture en bois, elle, transforme l’objet en un élément indéterminé, constituant un langage formel singulier pour un objet d’un statut nouveau - une boîte à mots mobile, scéllée par une simple bande élastique. En somme, cet objet bilingue encourage la prise de parole. Il augmente le pouvoir d’expression et de compréhension de l’étranger en assurant une précision linguistique, souvent nécessaire dans les contextes médicaux ou juridiques.

 

Le travail de l’artiste et designer italien Bruno Munari m’a beaucoup influencé, notamment ses Livres iIlisibles. Il y est question de langage et de communication au travers du livre - médium qui fut pour lui un champ d’expérimentations. Dans cette série, Munari renonce définitivement au langage textuel, au profit du seul langage des formes et des matières. De la couleur aux transparences, des ouvertures au grains du papier, il repense le livre dans sa pure sensorialité visuelle et tactile : « L’illisibilité n’est pas que dans les mots mais aussi dans le mécanisme mental qui ne se dévoile par entièrement, laissé à l’interprétation abusive mais libre, du lecteur. » Le lecteur se projette alors seul dans cet univers, en y lisant sa propre histoire. 

 

L’ouvrage Supplemento al dizionario italiano, toujours de Bruno Munari, de 1963, examine les différentes manières de s’exprimer sans parler, non seulement avec les mains, mais également avec les expressions du visage, et du corps tout entier. Munari s’adonne à élargir le dictionnaire au langage dans son ensemble, sans le restreindre au langage écrit, comme le font les dictionnaires traditionnels. Il le présenta à l’époque, comme une documentation des plus exactes possibles, destinée à l’usage des étrangers qui visitent l’Italie. Ce qui m’a intéressé, c’est que Munari ne cherche pas à faire un répertoire exhaustif des gestes, mais qu’il effectue une sélection par le filtre de la culture italienne, pour ne garder que les plus parlants, les plus évocateurs. Il en résulte une esthétique très épurée du corps, qui prend presque le dessus. 

C’est ce type de filtration que j’ai cherché à établir pour mes objets bilingues. Des objets qui soient capables de mettre en relation plusieurs langages (écrit, gestuel, visuel), afin d’établir un dialogue. Repenser la traduction, non pas dans sa globalité, mais de façon plus limitative ; une traduction filtrée, hiérarchisée, qui accompagne l’individu dans son discours, le soutient, mais ne parle pas à sa place. Un objet qui redonne à l’étranger la possibilité de s’affirmer comme être social - une prothèse linguistique qui incite à l’autonomie et palie au handicap de la barrière linguistique.

 

En parallèle de cette première recherche, j’ai été interpellée par une autre catégorie d’objets : ceux dédiés à la prévention des risques auprès des migrants. Ces derniers sont généralement des objets rapportés, qui n’ont pas été pensés pour répondre à ce contexte. Les associations s’équipent donc avec des objets issus de l'industrie du sextoy ou du milieu médical. Il faut dire que les seuls objets existant sur le marché et spécifiquement dédiés à prévention des risques, sont généralement des objets s’adressant à un public d’adolescents : ils ne sont donc nullement adaptés aux travailleuses du sexe étrangères.

 

Mon travail bénévole auprès de ce public m’a sensibilisé à la transmission du message de prévention. J'ai constaté que les outils de démonstration utilisés ne généraient pas un climat adapté - le rapport de chacun à la sexualité et au corp étant culturel. Une barrière s’imposait alors entre les bénévoles et les femmes. De par leur aspect très cru, ces objets inadaptés devenaient un frein à l'échange, et le message de prévention était difficile à transmettre car ce n’est pas parce que des femmes se prostituent qu’elles ont pour autant l’habitude qu’on leur parle de sexualité en public. Au contraire, beaucoup d’entre elles étaient parfois choquées par le côté trop décomplexé des démonstrations et des objets de prévention. 

 

Chaque culture a en effet une manière bien spécifique de parler de sexualité et de corps. Dans ce cas précis, le choc culturel ressenti chez les femmes chinoises était parfois mal vécu, ou perçu comme un manque de respect. Il faut savoir que la langue chinoise est une langue extrêmement imagée. Chaque idéogramme a un sens, et les idéogrammes combinés forment des mots. Le vocabulaire est d’une très grande subtilité grâce aux possibilités infinies de combinaisons des idéogrammes. Pour donner un exemple, le mot anus peut se dire hou men, ce qui signifie littéralement porte de derrière, le gland du sexe masculin se dit gui tuo, soit tête de tortue. Ces exemples sont anecdotiques mais illustrent bien la différence culturelle quant à la vision du corps. On retrouve également ce langage imagé dans les objets chinois, dans leur artisanat, et dans leurs manières de mettre en forme les choses.

 

En m’attelant à redessiner des objets de démonstration de prévention destinés aux travailleuses du sexe chinoises, j’ai essayé de prendre en compte ces particularités culturelles afin d’adoucir et de faciliter l’échange et le dialogue entre les bénévoles et les femmes. Il a fallu imaginer des formes et des matières pour parler du corps, tout en gardant un niveau d’abstraction assez grand. Imaginer des objets moins crus, pour empêcher que le réalisme ne monopolise l’attention. Les matériaux choisit ont eut une grande importance : par exemple l’emploi du bois de hêtre, qui est un bois grainé et doux, évoque subtilement la peau sans pour autant en être trop proche, contrairement au silicone utilisé pour les sextoys. Ces objets sont à nouveau des appuis au langage, permettant de passer outre la barrière culturelle, ou du moins d’adoucir leurs rencontres.

 

On pourrait être tenté de résumer ce projet au mot langage. J’ai voulu par cette recherche provoquer des rencontres, créer des associations, pour donner forme à des objets intermédiaires, des objets bilingues. Dans son ouvrage Design pour un monde réel, Victor Papanek parle d’association comme « notre conditionnement psychologique, qui remonte souvent aux premiers souvenirs d'enfance, qui entre en jeu et nous dispose favorablement, ou nous donne de l'aversion à l'égard d'une valeur donnée. » J’ai souhaité poser une attention particulière à cette association, pour construire des formes à la croisée de plusieurs cultures.

Ainsi, le designer doit inventer des contextes favorables au dialogue, à l’échange ; dessiner des formes qui se heurtent, qui résonnent, se réconcilient ou s’hybrident. Il est un linguiste de la forme, de la matière, de la relation humaine; un médiateur des langages capable de jongler entre différents codes (esthétiques, culturels, sociaux, etc). Ce traducteur de haut niveau pourrait aujourd’hui mettre son art au service de nouvelles cultures hybrides et plurilingues.

Article rédigé pour le premier numéro de la revue interdisciplinaire Mandarine, intitulé Hybrides, les formes du multiculturalisme.

2017